Un peu de culture, s’il vous plait - merci.
Le choix d’un alphabet et d’une typographie n’est en rien laissé au hasard. Ainsi, si l’on en croit les affirmations du célèbre slaviste Georges Nivat analysant la pensée de Nicolas Troubetskoy, l’alphabet cyrillique résulte d’un choix pratique : c’était le seul à pouvoir transcrire les sons gutturaux, les oppositions de timbres qui font la singularité des langues slaves. Chose inexistante en Europe de l’ouest : à l’époque où le biélorusse s’écrivait en alphabet latin, sous l’influence des polonais, il demandait 1,5 espaces écrits en plus de ce que lui aurait permis l’alphabet cyrillique.
Cet alphabet cyrillique et cette opposition de timbre ont déterminé l’empire russe.
Non seulement un alphabet définit-il un empire, mais une typographie peut également accompagner et aider le pouvoir.
Ainsi, selon le designer Yuri Gordon, il y existe aujourd’hui environ 4000 polices en Russie. Ça représente 1/10ème du nombre de polices pour l’alphabet latin, mais 100 fois plus que lors de la période soviétique, où il n’en existaient que 20.
Ces typographies étaient un des nombreux instruments d’organisation du régime, il y en avait une pour chaque fonction : une pour les livres d’écoles, un pour les journaux, une pour les documents officiels, etc.
La police « literaturnaya » dominait le monde de l’impression. Un peu l’équivalent de notre « helvetica », elle avait été imaginée par les allemands au 19ème siècle et adoptée en Russie parce qu’elle signifiait une sorte d’élégance germanique.
Pour le pouvoir soviétique, leur première qualité résidait dans le fait qu’elles étaient économiques, et pouvaient être imprimées sans bavures sur toutes sortes de papiers de mauvaise qualité.
Effet direct sur la population, si l’on en croit Yuri Gordon : « Je suis sérieux quand je dis que lire Literaturnaya avait un effet aliénant (zombifiant) : la forme du texte évoquait la marche continue vers le Communisme, la futilité d’un regard individuel sur la vie. C’était un instrument de Big Brother, et un des plus dangereux puisque peu en remarquaient les effets ».
Aujourd’hui, la police Izhitsa est celle qui ressemble le plus aux origines, remontant à Pierre le Grand, de l’alphabet cyrillique actuel. Cette typographie contient une résonance locale et son utilisation concourt souvent avec une période de repli sur soi de la part de la Russie.
Ainsi, après la crise de 1998, certains produits, tels que qu’une marque de beurre finlandais, ont retirés leurs produits des magasins russes et les ont replacés quelques semaines plus tard avec des logos de police Ishitsa.
Les multiples et insoupçonnées voies du pouvoir…
Recent Comments